photo
dans mon viseur, elle serait nue, comme une Autre
elle ferait la pornstar, et ça la ferait rigoler
je lui dirais « t’as pas honte » sans le penser
inceste
dans mon lit, elle serait venue, comme une Autre
sans penser à mal, sans penser du tout, baiser
je lui dirais « c’est pas bien » sans le penser
bonheur
au bout du monde, elle serait partie, comme une Autre
sûrement avec un type que je pourrais pas encaisser
je lui dirais « quelle connerie » sans le penser
déclencheur, appuyé à fond, clic-clac de l’obturateur
Le sujet n’est pas nouveau, voici ma modeste pierre pour cet édifice…
Pour une meilleure argumentation philosophique, lire ou relire par exemple Michel Serres, notamment « le Mal propre ».
« If anything is sacred, the human body is sacred. » (citation de Walt Whitman)
L’adhésion plus ou moins massive aux religions monothéistes a eu pour effet regrettable une quasi-disparition de la notion de sacré, remplacée sous différentes formes par celle de sainteté. Nous en sommes venus (« nous » en général, parce cette tendance s’est largement étendue aux non-croyants) à appeler de nos vœux une sainteté virtuelle, iconisée, aseptisée, parfois dans un autre monde lui-même hypothétique, au lieu de toucher le sacré qui est à portée de notre main, mais que nous ne voyons plus, que nous ne ressentons plus. En propageant et valorisant une culture du martyre, ces croyances entretiennent la confusion entre la tragédie et le sacré. Et encore aujourd’hui, ceux qui affichent un sens du sacré en termes de joie et de plaisir, certes parfois jusqu’à la provocation, ceux-là font scandale. Parce que les croyances aveugles partagées par la majorité ont décidé (de quel droit ?) de ce qui est sacré (des symboles absurdes qui ne font qu’habiller le vide des promesses illusoires), et par opposition de ce qui est sacrilège, donc choquant !
Le sacré, c’est notre animalité sublimée par notre humanité. Sublimée, pas refoulée, pas civilisée, pas moralisée.
Le sacré, c’est le Sexe sans tabou. Le sacré, c’est L’Art en liberté.
Le sacrilège, c’est l’autocensure sexuelle, artistique, etc. au nom d’une illusion.
« Nul ne peut atteindre l’aube sans passer par le chemin de la nuit. » (citation de Khalil Gibran)
Un peu plus tard, dans l’appartement de L.
Je lui ai laissé le temps de s’isoler dans la salle de bains, le temps de sécher ses larmes, le temps de laver ses pieds, le temps de penser. Elle est maintenant de retour devant moi, debout, nue, encore un peu mouillée, hésitante. Je l’invite à s’asseoir dans le fauteuil qui fait face au canapé où je suis installé. Je sais ce que je dois lui dire, elle sait qu’elle doit écouter. Jusqu’au bout, mais de toutes façons ce ne sera pas très long. Je crois qu’elle sait, déjà, que quand j’aurai fini, quand elle m’aura bien écouté et compris, elle (elle seule) aura le choix, le terrible et irrévocable choix du mot qu’elle prononcera : « Partez ! » ou « Restez ! »
Vous m’avez invité, invité à beaucoup plus que prendre un verre. Vous m’avez invité à vous guider dans un nouveau monde que vous ne connaissez pas, un monde qui n’appartient qu’à vous, un monde dont vous seule détenez les clés. Un monde où règne la nuit, effrayante et attirante, de vos désirs les plus secrets. Parce que vous savez (peut-être pas consciemment, mais vous savez) que vous devez parcourir ce monde pour être totalement libre et totalement vous-même, parce que vous savez cela, vous m’avez offert la première clé. Pourquoi moi, et pourquoi ai-je tourné cette clé ? Peut-être aurons-nous les réponses plus tard, quand vous ressortirez dans la lumière de la vraie liberté. Maintenant, vous devez savoir, et je dois vous dire, où nous allons. C’est simple et terrifiant à la fois : nous allons où vous voulez. Ce sont vos rêves et vos désirs qui vont dessiner le chemin. Je serai à vos côtés sur ce chemin pour une unique raison : votre raison et votre volonté vont s’opposer à ce que vous le parcouriez. Ma raison et ma volonté vont vous obliger à le parcourir. Vous y obliger, non pas parce que je le veux, mais parce que vous l’acceptez. Sur ce chemin, je vous fais la double promesse de ne jamais vous abandonner, et de ne jamais vous laisser revenir en arrière. Je vous jure qu’au bout du voyage il y a la lumière, votre lumière…
L’univers de vos noirs désirs, nous mettrons peut-être dix jours, peut-être dix mois, peut-être dix ans, à l’explorer. Cela ne dépend que de son étendue, c’est-à-dire que ça ne dépend que de vous. Je serai votre guide, mais dans un univers qui est le vôtre. Je serai le médiateur entre vos rêves secrets et leur réalisation. Ce sont eux, vos rêves, vos désirs, qui dessinent l’horizon. Je n’ai aucun pouvoir sur leur nature, donc aucune idée des limites, ou de l’absence de limites qu’ils induiront. C’est pourquoi ce que je vais vous dire à présent est systématiquement assorti du mot « peut-être »…
Je vais vous conduire en enfer, votre enfer. Vous serez esclave, mais pas «mon» esclave. Et si, de vous, j’accepte exceptionnellement le titre de «Maître» (hélas si souvent galvaudé), c’est seulement au sens de guide bienveillant, prêt à partager avec vous le peu qu’il sait des plaisirs qui vont de pair avec vos désirs. Esclave vous serez, mais pas une esclave choyée dans une prison dorée. Pour vous, pas besoin de construire une cage : les barreaux, vous les portez en vous, et le but de ce voyage est de les briser, un par un. Non, vous ne serez pas choyée…
Vous serez (peut-être) humiliée, attachée, exhibée…
Vous serez (peut-être) frappée, torturée, violée…
Vous apprendrez (peut-être) à jouir de honte ou de douleur…
Vous supplierez (peut-être) pour que ça s’arrête enfin, ou (peut-être) pour que ça soit pire encore…
Vous serez (et là, il n’y a pas de peut-être) respectée à chaque instant…
Univers étrange et fascinant, où il est facile de se perdre, et possible parfois de se trouver…
Univers riche en trésors, pour qui sait les découvrir…
Univers qui mériterait un autre nom que ces quatre pauvres majuscules, que je vais néanmoins utiliser par commodité !
Avant de poursuivre, qu’il me soit permis d’évacuer une bonne fois pour toute le problème des pseudo-Maître(sse)s et pseudo-Soumis(e)s, qui ne méritent au nom de ces titres autoproclamés aucun respect. Les premiers se servent sans vergogne du BDSM comme d’un alibi pour exercer de la pire des façons une autorité et un pouvoir auxquels ils sont, fondamentalement, inaptes. Les seconds en font un paravent pour l’immaturité de leurs fantasmes, et/ou se croient obligé(e)s de justifier ainsi les jeux qui leur servent à pimenter leur vie amoureuse et sexuelle. Dans tous les cas, l’absurdité des rituels et des règles préétablis leur est d’un grand secours, ils sont ainsi dispensés d’exercer un respect de l’autre et de soi-même, une recherche de la vérité, une réflexion et une imagination dont ils sont bien incapables. Le plus regrettable, ce qui suscite ma colère, c’est qu’en affichant leurs minables pratiques, en multipliant les blogs consternants, en publiant des livres risibles, ils donnent de cet univers une image fausse, dénaturée, et ils en occultent les vraies richesses.
Mon but n’étant pas ici d’alimenter plus que nécessaire cette polémique, je me limiterai dans ce qui suit à tenter une présentation de ma vision d’une relation dite BDSM, dans le seul cas de figure que je connais, entre un homme et une femme. Pour éviter autant le ridicule que l’amalgame avec les dérives précitées, je n’utilise pas dans ce cadre le titre de Maître, de même que je ne qualifierais pas de Soumise la femme qui me tendrait sa main pour que je l’aide à percer les secrets de cet univers, c’est-à-dire de son univers. Je pense qu’il n’est pas utile d’insister sur le fait qu’il s’agit d’une vision éminemment personnelle. On peut ne pas la partager, en partie ou en totalité.
Cet univers est avant tout le lieu d’un voyage intérieur, d’une aventure à vivre à deux. C’est un voyage unique, parce qu’il est absolument intime. Je ne crois pas un seul instant à la possibilité, pour une personne donnée, de vivre simultanément plusieurs aventures de ce type. Ce voyage est intérieur, parce qu’il visite les rêves et les désirs les plus cachés, les plus sombres parfois, de la personne qui s’abandonne. Plus ou moins fortement, la raison et la volonté résistent à leur mise en lumière, une autre raison et une autre volonté doivent alors s’imposer. L’essence de « mon BDSM à moi » n’est pas autre chose que le consentement, conscient et sans faille, de celle qui veut cheminer en ma compagnie dans la brume et la nuit de ses désirs secrets. Cela suppose évidemment une confiance réciproque totale. Cela suppose aussi l’acceptation de prendre du plaisir dans des actes que beaucoup réprouvent.
Cette confiance absolue est d’autant plus nécessaire que (contrairement à une opinion et une pratique hélas fort répandues…) il ne peut y avoir en aucun cas de règles édictées à l’avance, ni de catalogue de choses autorisées ou interdites, ni de limites fixées a priori, parce que la forme et les frontières des désirs et des plaisirs qui vont jaillir ne sont pas connues. Les tabous, les conditions préalables, les limites a priori, tout cela rétrécit l’horizon et ne peut que conduire à l’échec. Les limites concrètes se dessinent d’elles-mêmes, et on les découvre le moment venu. Élargir l’horizon, s’élever, telle est la quête qu’on se donne quand on choisit de pénétrer dans cet univers.
Le reste est seulement affaire de pratiques et de modalités, sur lesquelles il est inutile de s’étendre, le cocktail idéal étant spécifique à chaque relation. Tout est possible, attitude obligée, humiliation, liens, contrainte sexuelle, torture physique. Ce qui ne veut pas dire que tout sera mis en œuvre, mais il faut accepter la possibilité du plaisir et de l’élévation par tous les moyens. L’accepter, la désirer, l’assumer. Et lui donner le nom qu’on veut…
« Le beau est surtout dans ce qui relève de la vue, mais il est aussi dans les sonorités lorsqu’elles sont des compositions de mots et, d’une façon générale, il est dans tout ce qui a trait aux Muses. »
Ainsi commence le traité 1 de Plotin, intitulé « Sur le beau ». Si le premier traité de ce philosophe cher à mon amie et correspondante Volcane porte ce titre, « il ne s’agit pas pour autant d’un traité d’esthétique au sens contemporain du terme, mais plutôt d’une introduction générale à la philosophie platonicienne (…), et à l’attitude psychologique que celle-ci implique… » (Jérôme Laurent). Ce traité relie d’entrée de jeu la question de la beauté, celle du plaisir, et celle de l’âme. « Ce que l’âme éprouve de positif par l’intermédiaire du plaisir peut nous servir de guide pour comprendre la joie propre à l’expérience esthétique » (Jérôme Laurent toujours).
Mais la beauté, pour être ressentie, pour donner lieu à une expérience esthétique joyeuse, doit exister en puissance dans l’être ou dans la chose contemplée. Elle est consécutive à un acte de création, voire de procréation. Une œuvre d’art, une photographie par exemple - pour me limiter à un domaine que je connais un peu, peut être belle pour une personne et pas pour une autre. Je ne reviens pas sur la subjectivité évidente de l’émotion esthétique, expérience individuelle par excellence. Mais je vais plus loin en pensant qu’il y a des œuvres d’art (méritent-elles alors ce titre, c’est une autre question, qui relève de la nature de l’art) qui ne sont pas belles en soi, c’est-à-dire que personne ne trouvera belles, sauf à l’affirmer par complaisance.
Quels sont alors les silex qui donnent naissance à l’étincelle de la beauté possible ? Je crois profondément que ces silex sont le désir et la volonté. Ma croyance, car c’en est une, est que toute création qui résulte de la puissance du désir et de la force de la volonté recèle une part de beauté, que quelqu’un finira bien par découvrir. C’est ce qu’Oscar Wilde appelle (c’est dans « l’Âme humaine » me semble-t-il) une œuvre d’art «saine», c’est-à-dire née seulement du désir, du plaisir, et de la volonté de l’artiste, par opposition à l’œuvre «malsaine», créée pour la satisfaction d’autrui ou, pire, par intérêt.
L’élégance (dont j’ai déjà parlé, ici, et pour laquelle chaque individu a ses critères, plus ou moins conscients) est en quelque sorte la révélation sensible, pour cet individu, de la beauté essentielle d’un être ou d’une chose.
Quelque part à Milan, il y a une tombe… « Rendre visible l’invisible »
Quelque part à Regensburg, il y a une autre tombe… « Repartie dans les étoiles qu’elle aimait »
Sur la tombe de Lombardie, je n’irai peut-être jamais…
Ce n’est pas grave, je sais que « son » sourire est éternel.
La tombe de Bavière, elle a attendu ma visite pendant des années…
Et puis un jour j’ai su que devant cette tombe le souvenir d’un corps nu n’était pas indécent.
J’ai su que le souvenir du sexe et du rire n’était pas sacrilège.
Alors j’ai fait le voyage, enfin.
J’ai fait la route pour aller lui offrir mes pleurs et mon sourire.
Lui faire l’amour une dernière fois, une éternelle fois.
Et j’ai découvert que c’est beau parfois, un cimetière le matin.
Plus tard, dans la vieille ville, j’ai dragué une jeune étudiante un peu hippie…
Et j’ai découvert que le sexe avec une autre, ce n’est pas pareil mais c’est beau parfois.
Après, dans l’atmosphère moite qui succède aux étreintes, je lui ai tout raconté.
Tout. La rencontre. Le coup de foudre. La complicité. L’amour. Le rire. Le sexe. La vie. L’accident. La mort.
Elle m’a écouté une heure, deux heures, peut-être plus, je ne sais pas. Sans un mot.
Je ne sais pas pourquoi cette fille a voulu m’accompagner au cimetière le lendemain matin.
Peut-être parce que je lui avais dit que c’est beau parfois, un cimetière le matin.
Et je suis reparti.
C’était il y a bien longtemps…
Aujourd’hui, il y a du soleil dehors, et de Milan à Regensburg des sourires éternels.
Le retour vers l’appartement de L. ressemble fort à l’aller. La même rue en sens inverse. Le parc, un peu moins fréquenté, en diagonale en sens inverse. Je regarde L. marcher pieds nus à mes côtés. Mon esprit est proche de l’ébullition. Je viens de comprendre que si je ne trouve pas, très vite, le moyen d’obtenir qu’elle me déteste, ne serait-ce qu’un instant, elle sera déçue. Déçue sans le savoir, probablement, mais déçue éternellement. Et nous aurons perdu, tous les deux. Si au contraire je trouve, très vite, le bon moyen, la juste façon de la maltraiter assez pour qu’elle me déteste à cet instant, alors ensuite tout, tout au sens plein et fort du terme, sera possible. Et nous aurons gagné, tous les deux.
Nous arrivons dans sa rue. Encore quelques pas. Nous arrivons devant chez elle. Encore un instant et il sera trop tard. Je dois faire confiance à mon instinct, maintenant. L’avantage d’une ville de province, c’est qu’une rue comme celle où habite L. est déserte à cette heure. Je la pousse entre deux voitures en stationnement. Je défais rapidement tous les boutons de son chemisier, je le fais glisser sur ses épaules. D’une main ferme je l’oblige à se pencher et à poser ses seins dénudés sur le capot de la voiture de gauche, de l’autre main je relève sa jupe. Presque à voix basse, je lui intime l’ordre de ne bouger en aucun cas. Je prends le temps de contempler ses fesses nues.
Ses fesses nues que je commence à frapper du plat de la main, avec tout l’élan que me permet le recul dont je dispose entre les deux voitures. Trois fois. Une pause. Six fois. Une pause. Neuf fois. J’espère que cette fois mon instinct ne m’a pas trompé, et que je me suis encore rapproché d’elle et de la nuit qu’elle désire tant. Dans un moment, là-haut dans l’appartement, quand elle ne me détestera plus, je lui parlerai. Je lui parlerai longuement…
Après avoir traversé le parc, où j’ai permis à L. de marcher dans l’herbe plutôt que dans les allées, plus douloureuses pour ses pieds nus, nous parcourons côte à côte et en silence le trottoir de la rue B. J’en profite pour réfléchir à une question que je me pose depuis un moment : dois-je continuer à vouvoyer L. ? La question est, à mes yeux, plus importante qu’il n’y paraît. Et la réponse n’est pas évidente. Je dois trouver envers L. un subtil équilibre entre un nécessaire degré d’humiliation et de non moins nécessaires marques de respect, un équilibre où le moindre détail compte. Certes, L. ne sera jamais autorisée à me tutoyer, et j’ai la conviction que cela fait partie des choses qu’elle a d’ores et déjà bien comprises. Nous arrivons devant la boutique, et je n’ai pas encore apporté une réponse définitive à la question. Je la renvoie à plus tard. En attendant, je continuerai à vouvoyer L.
Nous entrons. L. frissonne, je ne sais pas si la fraîcheur de l’air du soir en est la cause, où si c’est le carillon aigrelet de la porte qui l’a troublée. Comme je l’espérais, la boutique est déserte, à l’exception de la vendeuse, à qui j’explique ce que « nous » souhaitons : un corset noir, qui soutienne les seins sans les cacher, qu’on puisse à volonté lacer sans exercer une contrainte trop sévère, ou au contraire extrêmement serré. La vendeuse a très bien compris que L. n’a pas son mot à dire, c’est donc à moi qu’elle présente les quelques modèles correspondant à mes critères. Un seul est complètement noir, et assez sobre à mon goût, le choix n’est donc pas difficile, mais un essayage s’impose. Je me charge de déboutonner et d’ôter le chemisier de L. et je laisse à la vendeuse le soin de l’aider à enfiler le corset, puis de le lacer assez serré, à ma demande. Pas besoin d’être un expert pour voir que ce corset va parfaitement à L. et c’est aussi l’avis de la vendeuse. Je décide néanmoins de compléter mon opinion…
- Je veux voir ce que ça donne sans votre jupe. Retirez-la !
L. m’adresse un petit geste d’impuissance, sans doute pour me rappeler qu’elle ne porte rien sous la jupe en question. Comme si je pouvais l’avoir oublié ! Je lui adresse en retour une invitation de la main à se plier à ma demande. Je la vois rougir, mais elle se défait de sa jupe sans autre protestation, puis elle se redresse pour attendre mon appréciation définitive. Je prends mon temps, lui fait faire un tour complet sur elle-même, puis je m’adresse à la vendeuse, qui semble au moins aussi gênée que L. :
- Qu’est-ce que vous en pensez ?
- C’est… très… joli, Monsieur…
- C’est aussi mon avis ! Nous le prenons.
La vendeuse aide à nouveau L. à ôter le corset.
Je règle pendant que L. se rhabille, après s’être un instant trouvée nue, complètement nue, au beau milieu de la boutique. A ce moment, il me vient à l’esprit que L. aurait plus appris, sur elle-même et sur moi, si d’autres clients s’étaient présentés. Mais c’est moi qui avais espéré que la boutique serait déserte, et c’est mon vœu qui a été exaucé !
Nous ressortons, accompagnés par les remerciements et les salutations de la vendeuse. Un sentiment, pour ne pas dire une certitude, s’installe dans mon esprit : celui que tout cela est trop facile, bien trop facile, que L. s’installe trop facilement dans ce qui ressemble plus à un cocon, certes agrémenté de quelques indécences, qu’à l’enfer obscurément désiré par ses rêves secrets. Je ne dois décevoir L. en rien. Je ne dois pas décevoir ses rêves. Je ne dois pas décevoir sa peur…
Me reviennent à l’esprit les mots d’Oscar Wilde : « Ce qu’un homme possède vraiment est en lui. Ce qui est hors de lui ne saurait avoir la moindre importance. » Ce que L. possède vraiment, ce sont les sombres désirs qui l’habitent. Ceux qu’elle a déjà extériorisés ne sauraient avoir la moindre importance, ils ne sont plus sombres, elle ne les possède plus. Ce que L. désire, ce que L. veut, c’est explorer la part de nuit profonde qu’elle possède. Pas pour s’en déssaisir, mais pour en trouver les clés, qui lui donneront la liberté d’y entrer autant que d’en sortir. Elle est loin d’être la seule à désirer ce voyage. Mais elle est une des rares à accepter d’en payer le prix, aussi élevé soit-il. Non, vraiment, je ne dois pas décevoir sa peur…
Volcane m’a fait la très belle surprise d’écrire la suite de l’histoire de L. (ici)
Comment la remercier pour ce cadeau mieux qu’en ne laissant pas L. livrée trop longtemps à elle-même ?
M’occuper de L. est un bien agréable devoir. Elle le mérite.
Je ne prétends pas lire dans les pensées de L. Je ne cherche pas à décrypter ses sentiments entremêlés. Je n’en ai pas besoin; il me suffit de croiser le regard que, furtivement, elle ne peut s’empêcher de lever vers moi à intervalle presque régulier. Ce regard qui me supplie de faire que tout redevienne comme avant, comme si elle n’avait pas provoqué par sa tenue la naissance d’un espace-temps étrange et terrifiant, qui déjà nous emprisonne tous les deux. Ce regard qui me supplie, dans le même temps, de lui faire les honneurs de cet espace-temps. Je sais qu’elle a horriblement peur, mais qu’elle veut savoir, tout savoir. Et plus impérieux encore que la volonté de savoir, il y a l’obscur désir de ressentir, dans son âme et dans son corps, les lois qui vont bientôt s’imposer à elle. Oui, elle a horriblement peur des règles et des actes qu’elle va découvrir, mais rien ne la pousse à reculer ou à se rebeller. Ce regard où brille aussi une lumière que je n’ai aucun mal à identifier, l’espoir d’être conduite au bout d’elle-même pour trouver sa liberté. Mais c’est la peur qui, en cet instant, exerce toute son emprise sur son esprit et son corps. Oui, L. perd son pauvre sourire, L. pleure, L. tremble, devant cette porte entrouverte, qu’elle va franchir malgré l’enfer qu’elle devine…
- Debout !
Elle se redresse, se lève.
- Reculez !
Je l’arrête à deux mètres de moi à peu près, à l’endroit où tout-à-l’heure elle s’est dévêtue. Elle ne sait pas quoi faire de ses mains. Je décide de l’aider un peu en lui enjoignant de les placer derrière son dos. J’aimerais de la musique, mais cela attendra. Je la sais intelligente et, malgré la provocation certainement impulsive qui est à l’origine de la situation, réfléchie. Je trouve que le silence qui se réinstalle est propice à la poursuite d’une certaine réflexion. Je voudrais qu’elle comprenne que, quoiqu’il arrive ensuite, c’est elle qui me l’aura inspiré. Que ce sera une sorte de dialectique entre ma conscience et ma raison, d’un côté, et la liberté de son inconscient, de l’autre. J’espère qu’elle va comprendre, aussi paradoxal que cela puisse paraître, qu’elle sera plus libre que je ne le serai, parce qu’elle ne connaît pas les limites de ses désirs secrets, donc de ce qu’elle peut inspirer, alors que je serai, moi, contraint par l’obligation de ne pas la mettre en danger au-delà du raisonnable…
Je laisse passer ainsi plusieurs minutes. Je finis par me lever à mon tour et m’approcher tout près d’elle. Je touche ses seins. Pas vraiment une caresse, mais rien de vraiment agressif non plus. Je les touche, tout simplement. Je crois que nous savons tous les deux que c’est un instant décisif. C’est sa toute dernière chance d’effacer la demi-heure qui vient de s’écouler. Elle peut encore se dérober, se rhabiller, remplir nos verres, et tout cela n’aura jamais existé. Les larmes coulent à nouveau, mais elle ne cherche pas à fuir cet attouchement. Elle plante son regard dans le mien, sans insolence, juste pour dire : « Vous voyez, j’en suis capable ! »
- Avez-vous un corset ?
Timidement, comme si elle avouait une faute, elle me répond que non. Ce n’est pas grave, il est à peine plus de 17 heures 30, nous allons remédier à cela par un peu de shopping. Je sais qu’il y a une boutique adéquate pas très loin, il faut juste traverser le parc en diagonale et suivre la rue B. sur 200 mètres.
- Habillez-vous !
Comme elle se penche pour ramasser son string, je l’arrête immédiatement.
- Non. Pas les sous-vêtements. Seulement votre jupe et votre chemisier.
Elle rougit, violemment cette fois. Je la sens sur le point de protester, de tenter de me convaincre qu’avec cette jupe, ce serait indécent. Je prends les devants :
- Je sais que votre jupe est très courte. C’est précisément ce qui justifie l’absence de string. Quel intérêt, sinon ?
Elle se tait, enfile sa jupe, puis son chemisier. Elle ne me quitte pas des yeux pendant qu’elle le boutonne, redoutant sans doute que je lui impose un décolleté outrancier ! Je la laisse fermer presque tous les boutons. Elle semble provisoirement soulagée. Nous passons dans l’entrée, où avant de sortir elle me demande quelles chaussures elle doit mettre. Un bon point : elle a compris qu’elle ne doit prendre aucune initiative. Je lui souris le plus gentiment possible, avant de lui expliquer qu’elle va rester pieds nus pour cette ballade. Elle ne doit pas être très habituée à cet exercice, et ne pas l’apprécier, car cette fois elle ne peut réprimer sa protestation :
- Oh non !
Je juge inutile de répondre. Je me contente de patienter, sans la quitter des yeux. Elle n’ose pas les mots, mais son regard m’implore de changer d’avis. Ce qui est totalement hors de question. Non seulement je veux lui imposer cela, ce qui serait déjà une raison suffisante, mais la compagnie d’une femme pieds nus est pour moi une satisfaction esthétique. Je ne vais donc certainement pas renoncer à ce plaisir ! L. se décide finalement à passer la porte. Une fois dans la rue, elle est manifestement très gênée par les regards insistants que lui valent sa tenue un peu légère pour la saison et ses pieds nus, mais elle parvient à marcher d’un pas relativement décidé à mes côtés. J’ai pour elle, à cet instant, une tendresse certaine…
Faut-il donc une journée spéciale pour vous regarder, pour vous respecter, pour vous aimer ?
A quoi donc sert-elle, cette journée, si nous vous oublions, si nous vous piétinons, tout au long des 364 autres jours ?
A nous donner bonne conscience parce qu’aujourd’hui, nous aurons fait notre bonne action annuelle ?
Parce qu’il rend exceptionnel ce qui devrait être de chaque instant, je trouve cet artifice contre-productif !
Femmes, je vous aime… Tous les jours !
Au-delà de toute polémique, deux images pour rappeler que vous êtes belles… Tous les jours !