Il y a d’abord le silence le froid et la pierre. Il y a aussi le vent qui souffle, mais loin, et qui dérange les chevelures féminines et bouleverse le tapis de feuilles automnales. Il n’y a personne dirait-on, ce pourrait-être ça la mort. Mais non, cependant c’est bien la vie, la chair n’est pas triste, elle… Elle est pure, neuve, si fraîche et si tendre dans ces paysages dévastés, si douce aussi qu’on en oublierait le silence qu’elle engendre.
Car qui faut-il incriminer dans ces débâcles visuelles, ces naufrages à peu près, ces errances au bord de nulle part, qui ?… Lui qui regarde et lui qui prend, lui qui se sert, passant entre les tombes, promeneur des ombres, lui plus seul que la mort elle-même ? Un regard trop rapide aurait tôt fait de plonger à même le vide dans ses images, de croire ce qui n’est pas, de le condamner lui. Mais celui qui prend rend toujours, celui qui se sert ne sert que la Cause, je veux dire la Beauté. Il marche, infatigable bien qu’épuisé, il continue son labeur, ses yeux sont fatigués dans l’ombre qu’il transperce cependant toujours. Et reviennent, implacables et terribles, les vers baudelairiens :
« Je suis belle, ô mortels ! comme un rêve de pierre,
Et mon sein, où chacun s’est meurtri tour à tour,
Est fait pour inspirer au poète un amour
Eternel et muet ainsi que la matière. »
( Baudelaire, les Fleurs du Mal, la Beauté )
Non ! La seule responsable, la source vive d’où coule le filet de sang, la cause efficiente et finale à la fois - aporie et non-sens suprêmes ! - c’est Elle, la Beauté.
Elle qui le guide, hagard ou illuminé entre les ombres délétères, elle qui lui révèle l’invisible, le secret très profond, le silence du regard. Nous revenons donc au silence, au froid, à la pierre – nous en sommes-nous jamais éloignés ? Peut-il s’éloigner de la Source vive, peut-on renoncer à dire ce qu’on voit, par-delà la bouche d’ombre ? Et ce n’est plus Baudelaire qui s’invite mais Victor Hugo, broyé lui aussi par la terrible nuit :
« Comment de tant d’azur tant de terreur s’engendre,
Comment le jour fait l’ombre et le feu pur la cendre,
Comment la cécité peut naître du voyant,
Comment le ténébreux descend du flamboyant,
Comment du monstre esprit naît le monstre matière,
Un jour dans le tombeau, sinistre vestiaire,
Tu le sauras ; la tombe est faite pour savoir ;
Tu verras ; aujourd’hui tu ne peux qu’entrevoir… »
( Victor Hugo, les Contemplations, Ce que dit la bouche d’ombre )
Ce qu’Ixéo entrevoit, il le donne à voir, et le donnant, le rend à la matière : le spectateur peut très bien s’arrêter à elle, cette chair vivante et nue, offerte et retenue à la fois, ces cités blessées, ces terrains vagues ou abandonnés dirait-on, ces femmes posées nulle part, sur un tapis de feuilles mortes ou dans une chambre d’hôtel standard, ces édifices de fer, ces murs de verre, ces statues rongées par l’humidité, oui… On peut s’arrêter là. La matière est suffisante pour cracher sur les tombes, ou pour se détourner d’elles.
Mais on peut aussi pénétrer dans le regard d’Ixéo, se fondre dans son univers, on peut prendre le risque de s’y perdre – mais l’art est-il autre chose qu’un risque ?… - ou de s’y découvrir. On peut oser aller à la rencontre de cette terrible amante, celle qui, silencieuse et nue, froide et corsetée dans l’acier, humaine cependant, réveillant tous les sens, chaude et vibrante sous les pixels, ne promet que douceur, volupté et oubli…
Paris, le 16.02.09
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